L’EFFONDREMENT
14 septembre 2017. Déjà des années que je m’efforce de faire semblant, de paraître aux yeux des autres alors que je suis dévasté intérieurement. Des années à prendre plusieurs fois par semaine le TGV Nantes-Paris, toujours plus angoissé, toujours plus fatigué, toujours plus alcoolisé. Le rituel est immuable : une dose d’alcool pour me lever, une dose d’alcool pour prendre le tramway jusqu'à la gare, une autre pour supporter le trajet en train sans oublier celle qui me fera supporter le métro jusqu’à mon arrivée au bureau.
Et ce sera le même cirque infernal pour le retour du soir. Physiquement, ça ne va plus : je transpire excessivement, mes jambes sont lourdes, je n’arrive presque plus à marcher.
Et ce jour-là, je ne suis plus capable de monter dans le train, les marches du wagon sont trop hautes. Un contrôleur de la SNCF, qui me connaît, me le dit franchement sur le quai : « Monsieur, vous avez l’air vraiment fatigué. Vous devriez vous reposer. » Je rentre chez moi. Je m’effondre sur le lit. Je sens qu’il se passe quelque chose en moi. Mon cœur s’emballe, j’ai peur qu’il explose. A l’inverse, j’ai l’impression que mon cerveau est en train de s’éteindre. Je suis au bord de l’abîme, je touche le néant. J’ai peur de mourir. Il me reste juste assez de force pour accéder aux "favoris" de mon téléphone. Je tombe sur le numéro de ma mère que je n’ai pas vue depuis des mois. J’appelle. Constatant mon égarement, elle m’emmène aux Urgences.
Si je devais faire mon autoportrait en ce mois de septembre 2017, je dirais que j’étais au bout de l’alcoolisation. Personnellement, j’étais dévasté. Tout était devenu compliqué, inextricable. Idem au travail, mes clients comprenaient de moins en moins mes retards, mes confusions. Ainsi j’allais bientôt perdre mon appartement, mon statut social. De nombreuses menaces s'amoncelaient au dessus de ma tête. Une des issues possibles était bel et bien le suicide. Je l'ai envisagé. L'alcool était devenu mon seul et unique remède. J’étais devenu un automate, articulé seulement par les prises du produit qui permettaient d’oublier le marasme dans lequel j’étais. Je m’enfonçais pourtant toujours plus bas, insidieusement.
Socialement, j’étais condamné depuis longtemps. Les gens avaient changé leur regard sur ma personne. Les cercles qui nous composent (moi, les proches, le travail, la société) s’étaient progressivement disloqués. A l’image de ce contrôleur, pourtant bienveillant, la société ne m’accordait plus crédit. J’avais basculé dans un brouillard épais, sans aucun repère. Au travail, à Paris, je devais figurer en présentiel au moins une fois par semaine. Cela confinait à un chemin de croix avec autant de stations dédiées à l’alcool que de stations de métro. Cette torture hebdomadaire était vouée à un licenciement imminent, suspendu à l’indulgence de ma direction. Mes amis, tout comme ma famille proche, s’étaient éloignés, lassés de mes irruptions émotionnelles. Ils demeuraient interdits face à une personne si différente, si imprévisible qu’ils ne reconnaissaient plus. Ils se sentaient impuissant. Mon être tout entier était au plus mal. Je dirai même qu’il était assiégé de l’intérieur, colonisé par le produit. Et seul !
L’alcool qui m’avait autrefois rendu si heureux, si sociable, si festif - à qui je devais des conquêtes amoureuses, des audaces et de la joie - avait progressivement imbibé toutes les strates de ma vie, sapé les fondements, fait vaciller mes engagements, mes valeurs, ma personnalité. Il m’avait progressivement infiltré. Je ne me souviens plus vraiment comment l’engrenage avait opéré, comment le compagnon s’était transmué en ennemi. Mais je me rappelle bien qu’au début, je buvais un verre pour célébrer un appel téléphonique crucial, et que par la suite, il me fallait boire pour passer ce même appel. Avant, je buvais lorsque je faisais la fête, ensuite il me fallait boire pour m'y rendre et supporter tout ce monde. Et puis, un jour il n’y aurait plus de fêtes.
Je buvais parce que je ne pouvais plus vivre sans le produit. L’alcool composait ma vie.
Cette emprise était sans issue : si j’arrêtais l’alcool, je pensais que je ne serai plus moi, que les gens me délaisseraient, que la vie deviendrait trop fade. En même temps, je n’étais déjà plus moi, et les autres s’étaient depuis bien longtemps détournés.
Bref, si en un mot je devais définir ce que j’étais en ce 14 septembre 2017 : une douleur.
Je ne peux être sûr de cette date. Mais on la retiendra, les médecins et moi, quelques mois plus tard comme étant celle de la rupture. Cette journée, on peut la voir comme un effondrement, mais c’est aussi, a postériori, le premier jour de cette aventure dont je vais témoigner.
LE COUPERET
Au CHU de Nantes, je perds connaissance. Puis je m’enfonce les jours suivants dans un délirium tremens. Je suis parcouru par des fantômes, des visions, des hallucinations, des monstres. Il n’y a plus de frontière entre moi, la réalité qui m’entoure, et l’imaginaire. Je suis vide autant que poreux. Ce que j’entends parfois au dehors de moi pénètre à l’intérieur. Cela devient ma réalité. Je fabule en entremêlant le réel et la fiction. Des images de la télé s’incrustent dans mon cerveau et deviennent des souvenirs personnels.
Je me crois à Marseille et l'instant d'après à Marrakech. J’ai dîné avec le président de la République. Je me fais dévorer par une horde de bêtes sauvages dans mon sommeil. Alors, j’ai peur de m’endormir, une torture. Quand je parle, je suis incohérent.
Je suis shooté aux médicaments, comateux. On m’injecte je ne sais quelles substances, on m’attache quand je suis trop agité. On me pose des questions, je ne sais rien. Je me souviens seulement de mon nom. Je ne me reconnais même pas devant le miroir. Le reste est irréel, un entrelacs de sensations confuses et de flashs.
- Est-ce que vous vous souvenez de la matinée ?
- Non
- Avez-vous des enfants ?
- Je ne sais pas
- En quelle année est-on ?
- Je l'ignore et ça me fait vraiment flipper.
Pendant des semaines, je reste dans cet état végétatif. Sans jamais vraiment savoir ce qui est réel ou ce qui relève de la fiction. Un être sans passé, sans mémoire et visiblement sans futur. Une forme traversée par d’autres. Un épais brouillard sans lumière, sans progression. Je ne me tiens pas sur mes jambes. On m’emmène en fauteuil roulant fumer une cigarette à la cafétéria du CHU. Je pleure, ma tête pleure, mon corps pleure.
Après cette période oscillant entre agitation, dépression et flottement, j’ose passer une tête en dehors de ma chambre. Mais j’ignore où je suis et c’est terrifiant.
Le couperet tombe : suspicion de syndrome de Korsakoff. Amnésie rétrograde et antérograde, confabulations, troubles de la reconnaissance, désorientation spatio-temporelle, ataxie, troubles oculaires, anosognosie, troubles émotionnels et comportementaux. C’est le chef de service qui prononce la sentence, entouré d’internes qui font face à une étude concrète d'un cas clinique, en l'occurrence moi. Ils sont debout, impassibles, entourant le lit dans lequel je gis. Impuissant. En une phrase, ils m’exécutent. C’est le vertige des diagnostics. Des symptômes, un tableau clinique et l’évolution inéluctable de la maladie. Korsakoff, un patronyme qui me définit désormais. La famille a été informée. C’est ainsi que ma mère apprend froidement, entre deux portes, que son fils est désormais handicapé et qu’il n’y a pas d'évolution favorable à espérer.
Pour l’instant, mon quotidien est implacablement le même : rivé à un lit, coincé dans une chambre, dans un espace-temps que je n'appréhende pas. Au bout de quelques semaines, mon état se stabilisant, on m’envoie participer à des ateliers pour stimuler mon cerveau. Les tests et bilans cognitifs me terrifient. Je suis incapable de reproduire une suite de chiffres ou de résoudre une addition simple. J’échoue sur des jeux pour enfants. Les médicaments calment l’angoisse absolue de ne plus savoir où l’on se trouve, quand, et qui l’on est. Ils confortent aussi cette sensation de dilution de soi.
Si l’IRM a étayé le syndrome de Korsakoff, quelques signes d’amélioration semblent interroger le diagnostic. Des progrès apparaissent lors des ateliers : je me trompe moins en recopiant une phrase, je comprends quoi colorier et avec quelle couleur. Mon cerveau devient capable d’exécuter des opérations simples. Ces progrès cognitifs me permettent d’avoir parfois des flashs de lucidité. Ceux-ci sont douloureux car ils me ramènent à ma condition de détenu, de sujet contraint et soumis au bon vouloir des décisions médicales. Face à cette situation inextricable de privation de liberté, j’envisage de nouveau la possibilité du suicide qui constitue paradoxalement un espoir, en tout cas une porte de sortie. Au cas où je n’y arriverais pas.
Le diagnostic a la vie longue. Il implique la poursuite de soins. Dans mon cas, il est sans appel mais nécessite un autre lieu de prise en charge ; le CHU n'étant pas adapté aux longs séjours. Deux options se présentent : une famille d’accueil ou bien une structure pour personnes ayant un déficit mental. Cette perspective d'intégration à l'un ou l'autre de ces lieux est une nouvelle condamnation, une peine à perpétuité, avec une infime possibilité de rémission.
Cependant mes progrès de plus en plus manifestes divisent l’équipe, étant donné les signes d'amélioration. Ne faut-il pas surseoir à la décision. C’est l’avis de la majorité de l’équipe soignante et aussi de la psychiatre qui me suit depuis longtemps.
Le 8 novembre, le chef de service, après une réunion avec les internes, l’assistante sociale et la psychiatre revoit son diagnostic. Je quitte les rivages obscurs de Korsakoff pour l’encéphalopathie de Gayet Wernicke qui laisse désormais place à un peu d’espoir.
Ma chance est d’être hospitalisé en gastroentérologie où, par miracle, il reste des lits disponibles. Il n’y a pas d’urgence à ce que je cède la place. Ce temps supplémentaire rend mes progrès tangibles. Comme j’ai été par le passé un bon joueur d'échecs, mes proches m’apportent un échiquier. Je retrouve petit à petit des mécaniques intellectuelles que j’avais assimilées. Je décide de reconstruire ma personne comme on conduit une partie. En partant du peu qu’il me reste, d’avancer pas à pas. Certains pans de ma mémoire commencent à revenir. Cet afflux de lucidité rend aussi ma situation intenable mais je me cramponne à l’espoir de sortir d’ici.
Et puis il y a cette fois, où lors d’un énième atelier de mobilisation cognitive, j’entreprends une partie d’échecs avec un soignant. Et surprise, je la gagne. Ce qui me permet enfin d’y croire.
Une petite étape est franchie. Mais il reste tout à faire, la tâche semble immense, paralysante. Il me faut tout reconstruire et ceci dans tous les domaines : médicalement, socialement, administrativement, financièrement.
Je l'ignore encore mais quelques semaines plus tard j’allais pouvoir monter sur le ring.
LE SURSAUT
Je suis hospitalisé du 20 septembre 2017 au 4 décembre 2017. Néanmoins je passe Noël à mon domicile. En effet, je ne peux plus rester à l’hôpital plus longtemps. Je vais mieux, même si je reste confus et fragile, n’ayant pas récupéré totalement mes capacités. Un retour à domicile avec participation aux ateliers cognitifs est décidé.
J’ai une consultation avec l’addictologue qui m'adjure de ne pas reprendre ma consommation d’alcool, c’est une question de vie ou de mort. « Oui, je comprends, mais comment fait on quand on ne connaît que ça ? ». Elle me dit qu’il faut trouver les ressources en soi, mais sans me donner la recette dont j’ai besoin. Je prends conscience de la difficulté des médecins à prévenir les rechutes des patients addictifs.
Je rentre chez moi et je n’ai qu’une obsession : acheter une bouteille de vodka. J’ai encore soif, toujours soif. Cette pensée me submerge. Que puis-je faire d’autre ? Je veux boire même si je sais que c'est mortel dans mon état. Comme malgré moi, entraîné par cette envie irrésistible d’avoir le produit, je sors comme un automate dans la rue. Honteux, j'empreinte le chemin qui mène à ma petite et discrète épicerie. Tout en marchant dans la rue, je suis assailli par la conscience de commettre l’irréparable. Je sais que tout mon présent plaide pour acheter cette gorgée. Je sais que j’ai toujours perdu à ce petit jeu du “Juste un dernier”. Je sais aussi que ce verre me disloquerait corps et âme. Mais là, il n’y a que lui qui m’ouvre les bras, qui me propose un ailleurs. Le produit n’est plus qu’à cent mètres, je ne sais pas quoi faire pour ne pas franchir la porte de l’enfer. Je marche et j’ai le cerveau en ébullition.
Pourquoi je ne trouve pas la solution, pourquoi je ne craquerai pas, pourquoi lutter, pourquoi survivre ? Je me sens comme un robot qui court à sa perte, je me retrouve dans un dilemme infernal. J’ai très peur. De moi, du monde et surtout du produit.
C’est là que je m’écrie en pleine rue : « Putain, merde ça suffit. Va te faire foutre bordel ! Je ne franchirai pas cette porte. Je fais marche arrière »
Demi-tour. Sens inverse. Je reviens sur mes pas. Je ne m’arrête plus, je parle à voix haute. « Enculé ! » Je crie tout seul dans la rue. « Va te faire foutre ! »
Et dans l’escalier qui mène à mon appartement, de continuer : « Casse-toi, tire-toi bordel »
Je ferme à clef, je m’accroupis. Mon ennemi est tapi derrière la porte, menaçant. Je suis réfugié chez moi, à l’abri. Il est à distance et il est surtout sorti de moi.
J’ai le cœur et la tête prêts à exploser. Je transpire, je tremble. Je ressens une agitation extrême, parce que je sais, tout d’un coup, que je tiens la clef. Je reste dans le couloir qui mène à ma chambre en me disant : « Putain, mais c’est ça ! »
Je prends un post-it et j’écris ce mot : « Va te faire foutre enfoiré ! » Je m’effondre sur mon lit. Je dors seize heures d'affilées.
Au réveil, je tombe sur le post-it. Couché sur son papier jaune, l’ennemi n’est plus en moi. Je n’ai plus qu’à le maîtriser pour mieux le dominer désormais. Je vais m’y employer pendant des jours, des semaines, en rédigeant des notes à tout va : sur des carnets, des cahiers, des morceaux de papier. Les écrits s’amoncellent. Au réveil, à toute heure du jour et de la nuit, en marchant autant que je le peux physiquement, je couche sur le papier les mots qui l’anéantissent.
C’est ainsi que peu à peu, mot après mot, jour après jour, marche après marche, j’ai créé une méthode, une stratégie implacable fruit de mon expérience. Ce mouvement de rejet que j’ai hurlé dans la rue constitue la première étape de ma libération.
MON MEILLEUR ENNEMI
Je reviens sur ce moment car il est fondamental dans le sens où il est le socle de toute ma méthode. En fait, si j’analyse ce qui s’est passé à ce moment où je me suis adressé à mon addiction en lui disant « Casse-toi ! », s'imposent à moi trois problématiques essentielles.
L’addiction comme personnage intime et toxique
C’est pourquoi je l’ai appelé mon « meilleur ennemi ». Le qualificatif « meilleur » vise à rappeler la proximité que nous entretenions dans une relation qui était devenue un tête-à-tête exclusif parce qu’il avait exclu la famille, les amis et autrui en général. C’était devenu un alter ego, un confident, une boussole. Il ne fallait pas oublier qu’il m’avait apporté des joies, c’était un compagnon de ma jeunesse, un collaborateur dans mon travail, un coach dans mes relations humaines. Il était donc le « meilleur » des ennemis, en tout cas assez intime pour que je vive avec lui exclusivement. En revanche, à l’instar des relations toxiques, ce couple moi/alcool était voué à la destruction, à ma destruction. L’addiction était un ennemi niché en moi, qui s’était comme emparé des commandes, un peu comme un malware qui reprogramme un ordinateur en s’y infiltrant. Le nommer, l’appeler « mon meilleur ennemi » était une première étape de distanciation. Ce n’était déjà plus moi comme un sujet alcoolique, c’était moi colonisé par un ennemi dont je voulais me défaire. L’approche était très différente. En le désignant, je le chassais de mon intimité.
Mon meilleur ennemi, tel que je l’imaginais, c’était le boxeur russe Ivan Drago dans le film Rocky 4. Mais moi je l’appelle Poliakov, du nom de la marque de Vodka. Face à Rocky, il est un monstre froid, mécanique, réputé imbattable, une bête à la force brute. De la même manière que Rocky avait écrasé Ivan/Poliakov, j’avais éradiqué mon meilleur ennemi. Pour mon combat personnel, j’avais besoin de cet espace du ring pour incarner mon combat : encerclé, peu d’espace et des cordes. C’était mon scénario de la lutte. Chacun pourra faire son propre scénario, l’important étant de donner un nom, des traits, une personnalité à son adversaire. Avec cet ennemi désigné, figuré, ce n’est plus le silence, le mutisme, le secret. L’addiction a enfin un visage. Elle sort de la honte où elle était tapie. Pour mener le combat, côté thérapeute comme patient, on sait désormais contre qui lutter.
Humaniser c'est la clef !! Mettre un visage à votre ennemi pour qu'il n'avance plus masqué.
L’expulser de soi
C’est le moment le plus terrifiant mais aussi le plus libérateur. Le « casse-toi », ce puissant mouvement de rejet que porte cette parole insultante. Je le prononce fort. Il faut le clamer à voix haute, le proférer où que l’on soit, sans craindre le regard des autres ou pire, la honte. Car, bien au contraire, c’est un moment de fierté et de libération, c’est le moment fondateur, celui sur lequel toute ma méthode va reposer. Par cette phrase de rejet, j’extraie, j’expulse, j’extirpe cet ennemi de moi. Ces verbes symbolisent bien ce mouvement de libération. C’est une façon de rendre visible l’invisible. Il n’est plus à l'intérieur de vous mais devant vous, à portée de poing. C'est externalisation est essentielle et fédératrice pour le bon déroulé de la lutte à venir.
Vous pouvez comparer votre lutte à un combat de boxe. Ce combat se fait en plusieurs "rounds". Et perdre un de ces rounds ne veut en aucun cas dire perdre le match !
Le langage performatif
La parole performative - concept issu de la philosophie du langage de J.L. Austin - désigne ces mots qui ne font pas que décrire la réalité, mais qui créent une action par le simple fait d'être prononcés (ex: « Je t'ordonne de sortir »). Dans le cadre des addictions, elle est un levier puissant pour reprogrammer son identité et briser les automatismes.
D'un point de vue neuroscientifique, la parole engage des zones motrices et préfrontales du cerveau. En parlant, vous passez du mode "subir" au mode "agir". Vous ne décrivez pas un changement : vous le décrétez (ex : « Je choisis ma liberté maintenant » ou « Je décide que ce jour sera une victoire »).
La phrase que je crie à haute voix à mon ennemi, le « casse-toi ! » est elle aussi performative. Au moment où je le dis, le compagnonnage est rompu. Par cette phrase, je me libère de lui. C'est tout à la fois une décision, une résolution, mais surtout la réalité de la rupture. Elle donne corps à l’expulsion de ce fardeau. La prononcer, c’est le rejeter, l’anéantir, s'en débarrasser, l'éliminer définitivement..
A vous de choisir les mots pour lui dire « Dégage ! », « Va t'en ! », « Va te faire foutre ! ». Vous avez le droit d'être vulgaire pour une fois, c'est permis !
Lorsque vous éprouverez un craving, cette envie soudaine et irrépressible de boire, votre esprit sera conditionné, apte à réagir. Le « Casse-toi ! » est votre munition et vous pourrez shooter l’ennemi. La première fois que j’ai repris le tramway, je me suis senti à poil, sans l’armure de l’alcool qui me protégeait de mes semblables. J’ai chancelé face aux regards des autres passagers. Quatre arrêts, cela me semblait interminable. Mais j’avais la réponse, je savais que je ne redescendrai pas pour acheter de l’alcool. Récemment, un patient m'a dit avoir vécu la même situation. Et sur le quai, il a crié « Va te faire foutre ! » Il préférait de loin un moment de honte à une rechute. Dites-le à voix haute, hurlez-le.
MA METHODE
Quelques jours après, je retourne voir mon addictologue “préférée”. Surprise de me voir ainsi. Elle devine qu’il s’est passé quelque chose en moi. Je lui raconte. Je suis chamboulé mais heureux. Je dirai même que je suis dans un état d’esprit exalté, comme celui qui trouve la formule Euréka !, un être qui vient juste de renaître à lui-même. Je lui parle de cet ennemi désormais sorti de moi, qui me suit mais qui n'arrive plus à m'atteindre. Je l’ai tué. J’ai dissocié ma personne du produit.
Je donne à la psychiatre des éléments en désordre, de ce que je pressens être ma méthode. Elle m'écoute, elle prend des notes. On sait tous les deux que l’idée de mettre un visage, de la distance et des paroles sur l'addiction comme on le ferait sur une personne est novatrice à bien des égards. Il faut se battre contre le produit et non contre soi-même. Elle a l’audace de me croire. Elle m’enjoint de poursuivre l’écriture, de formaliser sur le papier.
Incité par ma psychiatre, je me suis mis à rédiger mon approche. À partir de ce moment fondateur, de ce cri de rejet et du premier post-it sur lequel j’avais écris « Vas te faire foutre », je me suis mis à griffonner quantité de notes. En marchant de longues heures. Ecrire permet de ne pas oublier, de sortir le monstre de sa tête, de le poser devant soi. Marcher contribue à fluidifier le magma d’idées qui s’agite dans le cerveau.
C’est cet itinéraire que vous allez découvrir à travers Toujours soif.
Ce titre reprend une idée qui est la pierre angulaire de ma proposition et qui est tirée de mon expérience. Certains médecins et addictologues le sous-estiment mais un alcoolique a peur, en arrêtant de boire, de se perdre, de se diluer, comme si le produit leur donnait leur contenance et leur structure. En supprimant le f de mon titre, on passe de l’état de soif perpétuel, où l’alcool nous obnubile, à un état où on retrouve son intégrité mentale, où on se reconnecte à soi. Toujours soif devient Toujours soi par suppression de l’ennemi, symbolisé dans le f.
Conscient que la concentration peut être difficile quand on se soigne, j’ai décidé d’écrire plutôt des fragments comme autant de munitions, et de créer parallèlement un site internet qui permet d’avoir son arme à portée de main, c’est-à-dire qu’on peut consulter cette méthode en tout lieu et à tout moment sur son téléphone. Pendant vos marches, un temps de repos ou bien quand survient un craving. Comme cela vous l’avez toujours sur vous. Un médecin n’est pas disponible 24h/24 et 7j/7, elle oui, elle sera là à vos côtés. Les addictologues conseillent d’être vigilants, mais moi je recommande d’être armé !
Toujours soif ne se lit pas chronologiquement. C'est un arsenal dans lequel on pioche les munitions à son rythme. Vous pouvez lire au hasard, choisir n’importe quel numéro, méditer les textes qui vous parlent, vous interpellent ou vous touchent le plus. Certains numéros vont résonner à certains plus qu'à d’autres. Selon sa propre expérience, sa personnalité. Chacun va imaginer, dessiner son ennemi selon les traits qu’il lui prête.
Cette méthode repose sur la mise à distance de l’ennemi qui en est la première étape. Elle vous donne ensuite les cartouches pour l'anéantir, pour vous assurer qu’il ne reviendra plus jamais. Selon votre scénario il sera enfermé derrière des barreaux, exilé loin de vous ou encore terrassé, abattu, asphyxié. En un mot : anéanti.
Une des nombreuses illusions de l’alcoolique est qu’il pense qu’en arrêtant le produit, il perdra sa personnalité et ce qu’il est. L’alcool est sa béquille, sa tutelle. Ma méthode va vous aider à déconstruire cette idée en vous démontrant que c’est l’alcool qui vous a fait perdre votre personnalité, que son rejet, au contraire, va vous aider à vous reconnecter à vous-même. Toujours soif est une reconnexion autant qu’une libération.
Cette méthode va continuellement vous armer par l'apport des munitions dont vous avez besoin pour tirer sur l’ennemi si jamais il revenait à la charge. J’ai exploré de nombreuses situations auxquelles sont confrontés les alcooliques et toutes les variantes du produit : alcool festif, alcool chagrin, alcool récompense, alcool courage, bref toutes les formes que le produit prend pour vous coloniser entièrement. Avec ma méthode, vous n’aurez aucun mal à l’extirper de vous même durablement. Ce sont aussi des clefs qui vont vous permettre de vous reconstruire vous même, des ressources pour vous retrouver et retrouver les autres.
Il faut imaginer cette méthode comme une nouvelle version de Windows qu’on installerait sur son ordinateur. Vous allez changer de paradigme, de regard et surtout vous allez dépasser les pratiques auxquelles vous êtes habitués et dans lesquelles vous vous êtes noyés. Car le cerveau est paresseux et va au plus court : le plaisir, la récompense. Il prend le chemin le plus rapide pour satisfaire une envie. Il faut changer de système de pensée. Cela implique de tout remettre en question. C’est un jeu de cartes qu’on rebat. Vous avez toutes les cartes en main, mais il faut la bonne combinaison. C’est l’ambition de ma méthode de vous l’apporter.
Ce changement de logiciel proposé est le suivant. Il ne faut plus chercher le plaisir mais l’absence de douleur. Cette pensée antique que je cite a été une révélation. On recherche un plaisir qui ne sera jamais comblé car jamais abreuvé. C’est le mythe de Sisyphe. A peine a-t-on atteint l’objet de son désir qu’un nouveau se profile. A peine a-t-on terminé son verre qu’on pense déjà au suivant. Toujours prévoir la suite : avoir une bouteille en réserve pour ne pas se trouver devant une bouteille vide. C’est une fuite en avant qui rend inéluctablement malheureux. Il faut mettre fin à cette chaîne du désir qui alimente l’illusion du plaisir que recherche le cerveau. Ma méthode propose de sortir le produit et ses représentations de votre esprit, de les externaliser pour les affronter, les questionner, les remettre en cause. Ainsi, ce n’est pas seulement l’ennemi qu’il faut extirper de soi, mais aussi le logiciel de pensée qu’il faut remettre à jour. Plus qu’un reset général, qui ferait table rase de tout, je propose de rebattre les cartes que vous avez déjà en main.
LA PLÉNITUDE D'ÊTRE SOI
Et sans mon addiction que vais-je devenir ? Cette question légitime donne le vertige car l’alcoolique craint de se retrouver appauvri, diminué, à nu. Ce qui l'empêche de mettre un terme à sa consommation. Avec la reprogrammation de votre système de pensée, vous allez enfin pouvoir vous retrouver.
Il s'agit de prendre le temps et de la distance quand, auparavant, tout n'était que vitesse et précipitation. Vous verrez qu'évoluer dans le calme est plus productif que survivre dans l’excitation.
Les tous premiers temps, le rejet de votre ennemi va créer un vide. Rassurez-vous, ce sont les prémisses d'une future liberté retrouvée. Comme il avait tout colonisé, son absence va toucher toutes les strates de votre être. Cela déstabilise forcément et c'est tout à fait normal.
En réalité, vous venez de mettre fin à la douleur qui vous accablait et qui vous définissait. Vous avez atteint votre but : non plus chercher le plaisir, mais l’absence de douleur.
Ne pas consommer est une activité à part entière. Même si vous êtes sur votre canapé à ne rien faire, le fait de ne pas boire est déjà une action. De même, se forcer à sortir pour une promenade n'est pas une obligation. Dans le calme vous allez ressentir la plénitude de vous retrouver. Vous êtes en train de gagner le combat de votre vie. Vous pouvez vous autoriser à penser, être pleinement vous, car le produit qui avait imbibé vos neurones a déserté votre cerveau. C'est dans un tel moment que l'on peut s'octroyer le droit d'être individualiste. Vous réapprenez à penser sereinement, comme un enfant apprend à marcher. C’est déroutant mais c’est grisant !
Peu à peu, la rage d'avancer prendra le dessus sur l'inaction et sur votre inertie !
LA MARCHE
Marcher, c’est la potion magique. Les marches m’ont sauvé, en me permettant d’ordonner mes idées, de sortir de la prostration. Ouvrir la porte et marcher, c’est déjà une victoire ! La marche m’a permis de fluidifier les pensées. Si le cerveau a toujours soif, vous pouvez lui opposer la marche. En marchant, vous découvrez un environnement ouvert, un paysage plutôt que votre mur, votre télé, votre espace clos. C’est vital. C’est une palpitation, un nouveau rythme. La marche est l’activité la plus adaptée au système cognitif.
C’est exactement ce que faisaient les philosophes dans l’Antiquité : Aristote enseignait à ses élèves en marchant. Pour lui, le mouvement physique stimulait la circulation des idées. En effet, la marche impose un rythme, une dynamique. Elle revitalise les sens, ancre la réflexion dans le réel et le sensible, agit comme une forme de méditation active.
Il vous faut impérativement sortir physiquement de votre torpeur. Cela consiste à sortir de chez vous matin, midi et soir. Le plus souvent possible.
UN TREMPLIN VERS UNE NOUVELLE VIE
Je n’ai plus jamais consommé la moindre goutte. Cela fait 9 ans et aujourd’hui je souris. Mon ennemi est certainement parti à l'assaut d'un autre cerveau disponible. Il ne m'accapare plus. Je ne suis plus un objet intéressant pour lui.
Et si jamais il tentait de revenir à la charge, je suis prêt, arme à la main, à l’abattre froidement autant de fois que nécessaire.
Au cours de cet effondrement-renaissance que je viens de retracer, j’ai constitué un savoir issu de ma propre expérience qui m’a permis de sortir de cet enfer. Je le transmets désormais à ceux qui en ont besoin. Mon savoir expérientiel complète celui des médecins. J’ai été confronté à la même douleur, au même parcours du combattant que les patients.
Le CHU de Nantes m’a fait confiance en me proposant de mettre en pratique ma méthode auprès de malades souffrant d'alcoolisme pris en charge par le CAPPA. Avec Toujours soi(f) comme support.
Me voilà désormais pair-aidant. J’organise des marches avec des patients en soins. Mon rôle est de les préparer à l’après, à la vie civile en quelque sorte, une fois qu’ils sont sortis des murs de l’hôpital. A ce stade, ils sont sevrés mais désarmés. Ils ont tellement entendu et tellement attendu, qu’ils sont blasés, méfiants. Je leur propose des promenades réflexives. Je ne reviens pas sur leur passé, c’est le rôle du psychologue, du médecin addictologue. J’interviens au moment zéro, celui de la nouvelle vie qui commence. Comment affronter le monde extérieur, gérer le produit, réagir aux tentations. C’est un plan de bataille pour l’après-soin, pour la vie d’après. Je leur donne un arsenal de munitions. Je leur fais comprendre que cette fois, c’est possible et que c'est la chance de leur vie ! Lors des marches, ils vont s’approprier la méthode et affûter leurs armes.
Ce produit cause tant de douleur et de ravages. Mais je vois chaque semaine des gens condamnés s’en sortir. Il est temps de franchir le pas et de recouvrer votre liberté. A vôtre tour de renaître !
C’est une aventure unique que vous allez vivre !
Je suis la preuve que c’est enfin possible. Sans être triste ni gris, mais avec une putain de soif de vivre !